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5898 - [BR]La limite linguistique entre le breton et le gallo

br - Yezhoù Istor  - Auray
Fañch BROUDIC
Fañch Broudic est journaliste. Docteur-es-lettres, il a consacré sa thèse à la pratique du breton de l'Ancien régime à nos jours. Il est chercheur associé au Centre de recherche bretonne et celtique (UBO, Brest).



11047 - [BR] La Chartreuse d’Auray, située à l’emplacement de l’ancien champ de bataille - Photo Carvou JF


[BR]La Bretagne est un pays plurilingue. Outre le français et quelques autres langues, on y parle le breton et le gallo. La Basse-Bretagne, à l’ouest, est la zone traditionnelle de pratique du breton et c’est en Haute-Bretagne, à l’est, que se parle le gallo. Au contact des deux zones, une limite linguistique à la fois mouvante dans le temps et pourtant bien concrète pour ceux qui la vivaient au quotidien, s’estompe aujourd’hui.

Sous-dossiers

16447 - [BR] Une limite en trompe-l’oeil
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[BR] La frontière linguistique n’a jamais été stable , mais elle a frappé les observateurs jusqu’au milieu du XXe siècle par la netteté de son tracé : « On parle bas-breton ou on ne le parle pas », note un voyageur en 1828.
L’historien Pitre-Chevalier évoque en 1845 « la muraille chinoise de l’idiome breton ». Un siècle plus tard, le géographe Marcel Gautier estime toujours en 1947 qu’« aucune transition n’est ménagée : un ruisseau, un chemin sont parfois la seule séparation entre deux fermes dont l’une est habitée par des bretonnants, alors que dans l’autre, en face, l’on ne parle que français ».

16449 - [BR] Pourquoi une bataille à Auray en 1364 ?
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[BR] Tout commence le 30 avril 1341 quand le duc Jean III meurt sans héritier direct. Sa nièce, Jeanne de Penthièvre, et son demi-frère, Jean, comte de Montfort, revendiquent tous deux la couronne ducale. L’enjeu concerne aussi le maintien de l’influence française en Bretagne puisque Jeanne est mariée à Charles de Blois, neveu du roi de France. De son côté, Jean de Montfort est aidé militairement par le roi d’Angleterre. Il meurt en 1345 mais son fils, également appelé Jean de Montfort, reprend le flambeau après avoir passé sa jeunesse en Angleterre. Cette guerre est ponctuée de trêves et de négociations. À Évran, en 1363, on prévoit même un plan de partage de la Bretagne entre les deux rivaux. Ce compromis rejeté, chaque camp se prépare à la reprise de la guerre.

16451 - [BR] Auray assiégé
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[BR] Durant l’été 1364, Montfort assiège Auray. À ses côtés se trouvent des Bretons, comme Olivier de Clisson, et des Anglais, notamment John Chandos et Robert Knolles. L’objectif est de faire tomber cette place fidèle à Charles de Blois et de se rendre maître du littoral sud de la Bretagne. La ville se rend rapidement mais le château résiste. Les hommes négocient. La garnison accepte de se rendre le jour de la Saint-Michel, le 29 septembre, si elle n’est pas secourue d’ici là. Blois apprend la nouvelle depuis Guingamp. Rejoint par Bertrand Du Guesclin, il rassemble des troupes et marche sur Auray. Les deux armées se trouvent face à face le long de la rivière du Loch, au nord d’Auray. Les chroniqueurs estiment les Franco-Bretons entre 3 500 et 4 000 et les Anglo-Bretons entre 1 800 et 2 900.


11032 - [BR] Pierre Le Baud, Compilation des chroniques et histoires de Bretagne, entre 1480 et 1482. Cette enluminure met en scène une légende racontée par Pierre Le Baud. À gauche, Montfort est rejoint par le lévrier de Charles de Blois, qui a quitté son maître la veille. Ce présage est censé lui annoncer sa victoire. À droite, derrière des hommes désarçonnés, Charles de Blois n’est plus protégé, signe de sa mort à venir. - Bibliothèque nationale de France, ms fr. 8266, f° 262


16455 - [BR] Première enquête
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[BR] On doit à Charles Coquebert de Monbret la première enquête, tout à fait officielle, qui ait été réalisée sur ce sujet sous le Premier Empire, en 1806. Sur la côte nord, la limite se situe désormais à Plouha. Les villages de Batz et la commune de Pénestin sont de langue bretonne au sud de la Vilaine, de même que Questembert au nord. Loudéac et La Roche-Bernard sont de langue française.

16452 - [BR] L’échec des négociations
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[BR] Les dernières tractations pour éviter une bataille échouent. Dès lors, le combat apparaît inévitable. À la fin du Moyen Âge, on voit encore la bataille comme une ordalie, le jugement de Dieu qui choisit son camp. Celle d’Auray a lieu le 29 septembre, un dimanche et le jour de la Saint-Michel, ce qui lui donne encore plus un caractère sacré.

16456 - [BR] La limite Sébillot
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[BR] Le tracé auquel il est toujours fait référence est celui que publie Paul Sébillot en 1886. Il n’effectue lui-même aucune enquête de terrain et s’appuie sur les renseignements qu’il a collectés auprès d’une dizaine de correspondants. En six pages de texte et quatre cartes, il décrit les « limites des deux langues » commune par commune, et même village par village.
« Dans tout Plouha, écrit-il, on parle breton et souvent le français. Corlay est en pays breton, comme Mûr-de-Bretagne en presque totalité. Gueltas est en pays français quand Noyal-Pontivy parle breton. Billiers est la dernière commune bretonnante au nord de la Vilaine. Au sud de la rivière, on parle toujours le breton dans sept villages de la presqu’île de Batz. »


11035 - [BR] Portrait de Paul Sébillot. Paul Sébillot (Matignon 1843 - Paris 1918) est l'un des folkloristes français les plus en vue. Il effectue en Haute-Bretagne une collecte d'une abondance et d'une qualité rares. Il joue au niveau national et international un rôle de premier ordre. Il lance en 1881 une grande collection de littérature orale et il est en 1886 à l'origine de la création de la Société des Traditions Populaires et de la revue éponyme, qu'il anime ensuite pendant plus de trente ans. Homme de réseaux, républicain convaincu, il avait commencé sa carrière comme peintre-paysagiste. - Document CRBC, Brest.



11036 - [BR] Carte Sébillot : extraite de sa publication de 1886. La carte d'ensemble, par communes, des limites du français et du breton, telle qu'elle a été publiée par Paul Sébillot dans la Revue d'Ethnographie, en 1886. Ce tracé de la frontière linguistique est connu, depuis, comme « la limite Sébillot ». - Document CRBC, Brest.


16454 - [BR] Comment s’est déroulée la bataille ?
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[BR] Les sources pour connaître le déroulement de la bataille sont les chroniques, des récits précieux mais orientés. Les plus proches de l’événement sont écrites vers les années 1380 :

les Chroniques de Jean Froissart
La Chanson de Bertrand Du Guesclin de Cuvelier
Le Livre du bon Jehan par Guillaume de Saint-André.

Au lever du soleil, les deux armées s’avancent à pied pour s’affronter. Les archers anglais sont les premiers à intervenir mais sans succès. Les autres corps d’armée entrent alors en action. La bataille chevaleresque se transforme en un choc sanglant. Le corps-à-corps tourne à l’avantage des Anglo-Bretons, qui réussissent une percée dans les rangs Franco-Bretons. Le comte d’Auxerre puis Du Guesclin sont encerclés et faits prisonniers. Les combattants se retrouvent livrés à eux-mêmes. La panique cède la place à la fuite. Commence alors la chasse, le moment où l’on tue le plus, surtout les simples soldats qu’il est inutile de mettre à rançon.


11034 - [BR] Cuvelier, La Chanson de Bertrand du Guesclin, British Library. La bataille est représentée ici comme un choc de deux cavaleries alors qu’elle s’est déroulée à pied. Depuis le milieu du XIVe siècle, les Anglais ont mis au point de nouvelles tactiques, comme l’emploi d’archers qui rendent inefficaces les charges de cavalerie lourde. - British Library, Yates Thompson, 35, f° 90 v°)


16460 - [BR] Deux démarches différentes
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[BR] En 1925, le linguiste Albert Dauzat met en doute « la fixité » de la frontière linguistique et vient en Bretagne enquêter sur place. Il choisit de mettre l’accent sur les progrès du français. Il reconnaît pourtant que « si on laisse au breton toutes les communes où l’on [le] parle encore, la limite de 1886 n’a guère varié. » Il n’en pronostique pas moins son abandon pour « bientôt » à Plouha comme dans la presqu’île de Rhuys.
Ses articles font réagir Roparz Hemon. En 1928, le directeur de la jeune revue littéraire Gwalarn entreprend la première enquête systématique d’évaluation de la pratique du breton dans toutes les communes de Basse-Bretagne. Par rapport à 1886, tous les chefs-lieux de canton situés à proximité de la limite ont changé de langue de prédication : Plouha, Lanvollon, Corlay, Mûr-de-Bretagne. Les paroisses bilingues ont opté pour le français. Celles qui ont maintenu les sermons en breton (Bignan, Saint-Jean-Brévelay…) sont des communes rurales.

16457 - [BR] Comment expliquer la victoire des Anglo-Bretons ?
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[BR] L’utilisation de l’arrière-garde anglaise d’Hugh Calverley est décisive. Selon Froissart, ces hommes se tiennent sur le côté et soutiennent leurs compagnons. Mais selon Cuvelier, ils attaquent par derrière les Franco-Bretons, de manière déloyale, pour les prendre au piège.

16461 - [BR] Une recherche exemplaire
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[BR] Le travail que publie R. Panier en 1942 , méthodique et précis, reprend commune par commune et village par village le tracé de Sébillot. Il a lui-même mené l’enquête sur le terrain tout au long de la frontière linguistique, ne considérant « comme points limites du breton que ceux où deux ou trois générations le parlent spontanément. »
Il observe ainsi que les adultes ne connaissent plus le breton à Plouha et que seuls quelques vieillards le parlent encore. Dans les villages de Saint-Gildas (22) gagnés au français, ce n’est pas le gallo que parlent les habitants, mais un français régional. Au Vieux-Bourg, « les enfants issus de mariages mixtes entre Gallos et Bretons ne connaissent pas la langue bretonne, mais l’apprennent à l’école au contact de leurs camarades. » À Mûr-de-Bretagne, le breton ne se parle plus guère en ville et les transactions se font en français au marché.
R. Panier rapporte que le breton a subi depuis 1886 « un recul assez marqué » dans le sud du Morbihan, sur la côte plus qu’à l’intérieur. À Noyal-Muzillac, la limite a été repoussée de sept kilomètres vers l’ouest. Billiers est devenue entièrement française. Dans la presqu’île de Rhuys, les jeunes ne savent plus le breton, mais la majorité de la population le parle.

16459 - [BR] Un bilan très lourd
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[BR] Selon les chroniques anglaises, sur 3 500 Franco-Bretons, 900 sont tués et 1 500 sont faits prisonniers. Montfort n’aurait à déplorer que 7 morts sur 2 000 hommes. Le corps de Charles de Blois est retrouvé parmi les cadavres. Il existe plusieurs versions de sa mort :

Mort accidentellement au milieu de la mêlée selon Froissart
Tué par un Anglais selon Cuvelier
Exécuté sur ordre de Montfort par un Guérandais, Lesnerac, selon une Chronique en prose de Du Guesclin, commanditée par la fille de Blois.



11038 - [BR] Edouard Jolin, 1868, Huile sur toile [121,5 x 172,5]. Le moment choisi est la découverte du cadavre de Charles de Blois sur le champ de bataille après le combat. Jolin, spécialiste de la peinture religieuse, reprend cet épisode pour valoriser le vaincu. Malgré l’échec de son procès de canonisation en 1376, un culte de Charles de Blois se développe. Il aboutit à sa béatification en 1904. - Musée des Beaux Arts de Rennes [Inv D.868.1.1]. Photo - Salingue JM


16463 - [BR] À la recherche de la frontière
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[BR] Dans le dernier quart du XXe siècle, d’autres chercheurs de frontière s’intéressent toujours à la limite linguistique. En 1976, l’Américaine Lenora A. Timm suit les traces de ses prédécesseurs et s’arrête dans chaque bourg et village mentionné par Sébillot. Elle visite ainsi 40 communes à l’ouest de la limite et quelques autres à l’est.
Selon elle, seules deux – Kergrist et Noyal-Pontivy – peuvent être toujours classées comme bretonnantes. Vingt-huit ne peuvent l’être que « marginalement ». Enfin, dix ont « définitivement » perdu le breton, dans la presqu’île de Rhuys, mais aussi à Vannes et dans sa périphérie.

16464 - [BR] Une bataille décisive
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[BR] Après sa victoire, Jean de Montfort se rend maître du duché. Il est reconnu par le traité de Guérande comme seul duc de Bretagne sous le nom de Jean IV. L’arrivée au pouvoir de la dynastie Montfort est le prélude à une période de reconstruction du pouvoir ducal.

16465 - [BR] Aujourd’hui, quelle pertinence ?
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[BR] Aux yeux de Timm, la frontière est devenue « largement illusoire ». Thomas Buckley, qui a enquêté dans les environs de Plouha, reconnaît qu’elle n’existe presque plus, mais elle reste bien concrète, y compris dans les représentations des non-locuteurs. Selon lui, ils peuvent dire sans hésiter : « Ici c’est le breton. Là-bas, à cent mètres, c’est le patois. »
Peut-on toujours faire référence à la ligne Sébillot ? Elle est bien évidemment datée, puisque la frontière linguistique avait constamment avancé vers l’ouest avant 1886 et qu’elle n’a pas cessé de le faire après, pour se diluer complètement en fin de période. Son tracé garde tout de même sa pertinence, puisqu’à l’époque contemporaine, il se situe à mi-parcours entre les enquêtes les plus anciennes et les plus récentes.

16467 - [BR] Un combat de mémoires
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[BR] En signe de réconciliation, Jean IV fonde l’ordre de l’Hermine et la chapelle Saint-Michel-des-Champs. Mais la guerre civile laisse des traces : deux camps restent constitués, pour lesquels la bataille est soit une victoire, soit une défaite.


BIBLIOGRAPHIE

[BR]BROUDIC Fañch, À la recherche de la frontière. La limite linguistique entre Haute et Basse-Bretagne aux XIXe et XXe siècles, Brest, Emgleo Breiz, 1995.

BUCKLEY Thomas, « La frontière linguistique breton-gallo dans les environs de Plouha », La Bretagne linguistique, vol. 3, 1987, p. 169-175.

BURON Gildas, « Bevenn ar brezhoneg », Hor yezh, n° 148-149, Genver 1983, p. 71-74.

DAUZAT Albert, « La pénétration du français en Bretagne du XVIIIe siècle à nos jours », Revue de philologie romane, tome XLI, 1929, p. 1-55.

FALC’HUN François, Histoire de la langue bretonne d’après la géographie linguistique, Paris, PUF, 1963.

JONES Ieuan E., « Upper and Lower Brittany as shown on early maps » dans Campagnes et littoraux d'Europe.

Mélanges offerts à Pierre Flatrès, Lille : Sté de Géographie de Lille, 1988, p. 61-66.

LE MOING Jean-Yves, Les noms de lieux bretons de Haute-Bretagne, Spézet, Coop Breizh, 1990.

LOTH Joseph, L’émigration bretonne en Armorique du Ve au VIIe siècle de notre ère, Genève, Slatkine, 1980 [1883].

PANIER R., « Les limites actuelles de la langue bretonne : leur évolution depuis 1886 », Le francais moderne, vol. X, 1942, p. 97-115.

SEBILLOT Paul, « La langue bretonne. Limites et statistique », Revue d'ethnographie, tome V, n° 2, janvier 1886, 29 p.

TANGUY Bernard, « Toponymie et peuplement en Bretagne. Le recul de la frontière linguistique du Ve au XVIe siècle », dans Mulon M. et Chaurand J. (éd.), Colloque Archéologie-Toponymie, Paris, Sté Française d'Onomastique, 1981, p. 130-175.

TIMM Lenora A., « The shifting linguistic frontier in Brittany », dans Agard Frederik B. (éd.) Essays in honor of Charles F. Hockett, Leiden, Brill, 1983, p. 443-457.


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