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5883 - [BR]Les révoltes dites du Papier Timbré et des Bonnets Rouges
br - 1675 - Yezhoù Istor  - Pluvigner - Langonnet - Plougras - Ploumoguer - Bréhat - Saint-Gildas - Pluvigner - Guengat - Ploubezre - Landebaëron - Kernascléden - Pont-Aven - Rosporden - Elven - Treffendel - Nantes - GuingampGauthier AUBERT
Gautier Aubert est Maître de Conférences à l’université de Rennes II. Moderniste, il a soutenu sa thèse à Rennes sur Le président de Robien, gentilhomme et savant dans la Bretagne des Lumières.

10996 - [BR] Extrait d'un des premiers actes produit sur papier timbré à Quimperlé - Wikimedia
[BR]En 1674, Louis XIV, est obligé de prélever de nouveaux impôts pour financer la guerre de Hollande. Au printemps de l’année suivante, ces mesures entrainent des soulèvements populaires en Haute et Basse-Bretagne. Le duc de Chaulnes, gouverneur de la province, exerce une répression relativement modérée marquée par l'arasement de clochers en Cornouaille et le transfert du parlement de Bretagne de Rennes à Vannes.
Sous-dossiers
16389 - [BR] Exercice difficile
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[BR] Il y a un domaine où les Bretons ne vous passeront rien. Où même ils vous guettent au tournant avec une gourmandise sadique : c’est celui de la prononciation des noms de lieu. Tout faux pas sera relevé avec une vivacité mordante. Les Bretons prennent tant de plaisir à rire des cuirs et pataquès dont les hors-venus écorchent leurs noms de lieux qu’il pourra même être de bonne diplomatie de leur en offrir l’occasion en introduisant délibérément dans vos propos une de ces prononciations vicieuses que l’on entend quotidiennement à la télévision, et plus encore à la régionale qu’à la nationale. Mais attention, une fois seulement : à la première erreur, vous bénéficierez d’une indulgence amusée ; à la seconde vous seriez définitivement classé comme touriste inassimilable.
16390 - [BR] En Haute-Bretagne une révolte urbaine
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[BR] Le 18 avril 1675 éclate à Rennes une violente révolte contre la mise en place du monopole sur la vente du tabac. Elle débouche rapidement sur une remise en cause de toutes les nouveautés fiscales récemment établies pour financer la guerre de Hollande (1672-1678), en particulier la taxe sur le papier timbré. Dans les jours qui suivent, des secousses secondaires apparaissent à Saint-Malo (19 avril), Nantes (22 avril, 3 mai) et Guingamp (20 mai). Partout, les émeutiers réclament le même régime qu’à Bordeaux où, au terme de trois jours d’émeutes très violentes (27-29 mars), le pouvoir a accepté de retirer toute une série d’impôts.

10992 - [BR] L’injustice de JB Chalette - Allégorie de la révolte du Papier Timbré. L'impôt est représenté sous la forme d'un char conduit par un diable, sur lequel se trouve le duc de Chaulnes (gouverneur de Bretagne). A droite, les allégories de la Justice et la Paix détournent le regard. A gauche, la ville de Rennes est envahie par les flammes de l'Enfer. - Wikimedia
16391 - [BR] Acquérir la maîtrise du « -en »
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[BR] Or l’affaire n’est pas simple. Si en toute région la prononciation des noms propres et un art difficile où les chausse-trapes abondent, en Bretagne ce n’est plus un art, c’est un sport à haut risque, même pour les autochtones. Car aucune logique, ni française ni bretonne, ne semble régir ce labyrinthe. Que, sur la foi de vos souvenirs d’école, vous escamotiez à la française les t, les r ou les s finals, disant Langonnè, Plougra et Ploumogué, et l’on vous reprendra aussitôt : vous devez dire Langonett, Plougrass, Ploumoguère. Mais qu’instruit par cette première et douloureuse expérience vous concluiez qu’en Bretagne il faut faire entendre les consonnes finales, et vous tomberez de Charybde en Scylla en hasardant Bréhatt, Saint-Gildass ou Pluvignère, quand seuls sont admis Bréha, Saint-Gilda et Pluvigné. C’est sans doute, penserez-vous, qu’il faut savoir le breton pour s’y retrouver. Point du tout ! En breton, le t de Bréhat se prononce comme celui de Langonnet, et le r de Pluvigner tout autant que celui de Ploumoguer. Encore ne sont-ce là que difficultés élémentaires : avant de vous attaquer au parcours olympique des Guengat (prononcer [güènn-gatt]), Ploubezre (prononcer [plou-bèrr]) et autres Landebaëron (prononcer [lan-dbè-ron]), il vous aura fallu acquérir la maîtrise du -en, redoutable hydre à trois têtes qui vous dévorera si vous ne savez pas départager ce qui se dit [ènn] (Kernascléden, Pont-Aven) de ce qui se dit [in] (Rosporden, Elven) et des rares cas où c’est [an] qui s’impose (Treffendel).
Chacun en Bretagne prétend détenir sa martingale pour discerner les noms en [ènn] des noms en [in]. Mais ces martingales-là ne valent pas mieux que celles que l’on se fait refiler sur les champs de courses. Et là encore la langue bretonne n’y est pour rien : -en s’y prononce toujours [ènn]. Puisque donc ce n’est qu’en français qu’on dit [in], la tentation était forte d’y voir une marque de francisation. Et d’ajouter avec un zeste de paranoïa (la denrée, ici, n’est pas rare) que cette francisation était bien entendu abusive et inspirée par la volonté de dénaturer l’authenticité bretonne.

10993 - [BR] Ploumoguer, dernière commune continentale avant l'océan ! - Wikimedia
16393 - [BR] Réaction des autorités
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[BR] Craignant une contagion au reste du pays, où des signes inquiétants se font jour, le roi décide cette fois de ne pas céder. L’envoi de quelques troupes en Bretagne est décidé début mai pour punir les révoltés. La peur créée par cette annonce incite les autorités locales à sévir, afin d’éviter la venue indésirable des soldats. Un homme est pendu à Nantes, ainsi qu’une femme à Guingamp. A Rennes, qui a connu une reprise des troubles (le 25 avril), l’arrivée d’une centaine de soldats le 8 juin provoque une révolte civique de défense des privilèges de la ville. Les soldats sont obligés de repartir, et les autorités (le gouverneur de la Bretagne le duc de Chaulnes, le Parlement) doivent rendre à la foule les prisonniers faits les semaines précédentes. Chaulnes, humilié par la rue rennaise, ne parvient à ramener le calme que contre des promesses que les soldats ne reviendront pas et d’arrangements fiscaux. La ville reste néanmoins agitée et le bureau du papier timbré est à nouveau attaqué le 17 juillet, mais l’émeute fait cette fois long feu.
16392 - [BR] Logique cartésienne ?
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[BR] Il y a un hic ! C’est que, si l’articulation [in] du groupe en n’est pas conforme à l’usage breton, elle ne l’est pas davantage à l’usage français. En français, en se prononce [an]. Que ceux qui en douteraient prennent la peine de voir ce qu’il en est dans la phrase suivante : j’ai entendu cent fois la sentence de ces gens qui vilipendent le renvoi d’ascenseur mais n’en pensent pas moins. Fort bien ! dira-t-on, mais examen, mais lichen ?...Eh oui ! Il existe quelques mots français où -en se prononce [in] ; examen, pentagone, benjoin… et quelques autres où il se prononce [ènn] : lichen, abdomen, pollen… Mais ces mots ont tous un point commun : ils n’appartiennent pas au vieux fonds roman de la langue ; ce sont des mots savants empruntés à diverses époques au latin ou au grec, parfois à d’autres langues (benjoin est un mot arabe entré en français au début du XVIème siècle).
Parce qu’ils sont entrés tardivement dans le lexique, ils n’ont pas suivi la loi commune. C’est au XIIème siècle que la prononciation [an] s’est généralisée en français pour ce qui s’écrivait -en. Les mots acquis par la langue après cette date n’ont pas été concernés par cette évolution. Et comme il n’existait plus en français de prononciation [ènn], ce groupe, dans les mots étrangers où il se présentait (examen, Agen, nom occitan), a été assimilé au groupe français -in, qui était en train d’évoluer vers sa prononciation actuelle [in], acquise au XVIIème siècle. Quant aux emprunts de plus fraîche date encore (dolmen, Beethoven), ils ont gardé la prononciation [ènn] de leur langue d’origine.
16395 - [BR] Une révolte en Basse-Bretagne
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[BR] Dans le même temps, la contestation gagne les campagnes du Sud-Ouest et de Cornouaille : la prompte intervention de l’armée met fin aux troubles en Guyenne, mais l’absence de réaction en Bretagne permet au mouvement de s’étendre et de déborder sur le Léon, le Trégor et le Vannetais. Ceux que l’on appellera bientôt « les bonnets rouges » s’en prennent comme en ville aux nouveaux impôts et profitent en outre du rapport de force favorable pour obtenir des seigneurs des aménagements de rentes. Quelques châteaux et presbytères sont pillés. Le 2 juillet, les révoltés du pays bigouden proclament l’abolition des impôts nouveaux et des abus seigneuriaux dans un texte resté célèbre sous le nom de « code paysan ».
16394 - [BR] Emprunt daté
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[BR] Si la prononciation des noms bretons en français paraît si complexe et pour tout dire si illogique, ce n’est pas que les Bretons soient des esprits tordus. Et pas davantage que les fonctionnaires soient des malfaisants congénitaux. C’est tout simplement qu’il s’agit d’emprunts de la langue française à la bretonne. Et que donc, comme tous les mots qu’une langue reçoit d’une autre, ils sont métissés : leur évolution phonétique dépend de la date à laquelle ils ont commencé d’être employés par des populations francophones : on dit Treffendel (avec [an]) parce que cette région, voisine de la forêt de Paimpont, était déjà francisée au XIIème siècle : on dit Rosporden (avec [in]) parce que, comme dans l’ensemble des petites villes et des gros bourgs, une bourgeoisie francophone y est apparue à l’époque de la Renaissance. Et on garde la prononciation bretonne (avec [ènn]) pour les noms de petites communes rurales où le français est resté totalement inconnu jusqu’au XVIIIème siècle au moins.
Ainsi les bizarreries qui affectent la prononciation française des noms bretons ne doivent rien au hasard, ni à l’ignorance, ni à la malignité ; elles sont un héritage de l’histoire. Mais si elles en acquièrent une dignité qui leur avait rarement été reconnue jusqu’ici, cela ne les rend pas d’un maniement plus aisé. A tout prendre, l’érudition historique et linguistique peut aider à comprendre le phénomène, mais elle est d’un maigre secours pratique. Il sera toujours plus simple de consulter un dictionnaire. Encore faudrait-il qu’un tel dictionnaire existe ! Mais vous n’en trouverez aucun où soit mentionnée la prononciation des noms de lieu bretons. Aucun, puisque même le Robert des noms propres, qui s’y risque parfois, se trompe une fois sur deux. Aucun, donc, hormis un précédent ouvrage de votre serviteur, dont c’est la marotte.
16396 - [BR] L’intervention militaire
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[BR] Vers Carhaix, l’attaque du puissant château de Kergoët (11 juillet) provoque un choc chez les autorités qui espéraient jusque-là calmer la révolte sans recourir à la force. C’est alors que Chaulnes demande à Louis XIV l’envoi de troupes. Dans le même temps, de mystérieux députés bretons sont signalés à La Haye. Pour prévenir une possible intervention hollandaise, environ 5 000 militaires sont dépêchés. La simple annonce de leur arrivée pousse les communautés à se soumettre, voire à livrer les coupables, la grâce étant promise à ceux qui déposeraient les armes. Le notaire Le Balp, chef du groupe des insurgés de Carhaix, songe à affronter l’armée, mais il est assassiné. La troupe ne rencontre donc pas de « bonnets rouges », qui préfèrent se disperser et se cacher. Quelques individus sont néanmoins exécutés ou envoyés aux galères, tandis que le corps de Le Balp est exhumé pour être supplicié. Des clochers du pays bigouden sont arasés. La répression reste pourtant modérée pour des raisons qui peuvent tenir autant à l’exigence de miséricorde qu’à l’intérêt : dans cette Basse-Bretagne sous-militarisée, les autorités comptent sur les paysans pour servir en cas de tentative hollandaise de surprendre Brest.

10995 - [BR] Chapelle décapitée de Languivoa - Wikimedia
16397 - [BR] Rennes, ville punie
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[BR] C’est à Rennes, où il entre le 12 octobre, que Chaulnes est le plus rude. Plusieurs membres des milices bourgeoises, qui ont pris les armes sans ordre, ou contre les ordres, sont exécutés, afin de montrer que l’usage de la force ne peut se faire sans l’aval du pouvoir royal. Le faubourg jugé le plus turbulent est évacué. La ville en son entier est punie par le transfert du parlement à Vannes. Rennes perd 20% de sa population. Aux Etats de Bretagne, le roi est intraitable sur la question fiscale, mais sait aussi se faire arrangeant pour les notables grâce auxquels il tient la province. La Bretagne n’évite pas la venue en quartiers d’hiver des soldats, auxquels on prête les plus noires exactions. En février, une amnistie est proclamée, qui exclut néanmoins plusieurs dizaines d’individus trop compromis et encore recherchés, signe tant de la dureté de l’Etat Louis XIV que de son impuissance à sévir. Dès lors, et comme partout en France, la contestation fiscale, sans disparaître, se fait désormais discrète…
BIBLIOGRAPHIE
[BR]AUBERT Gauthier, Les révoltes du Papier timbré (1675). Essai d’histoire événementielle, Rennes, PUR (à paraître en février 2014)
PORCHNEV Boris, LA BORDERIE Arthur de, Les Bonnets rouges – L’insurrection bretonne de 1675, Yoran Embanner, 2011 (réédition de 1975 UGE collection 10/18)
GARLAN Yvon et NIERES Claude, Les Révoltes bretonnes. Rébellions urbaines et rurales au XVIIe siècle, Toulouse, éditions Privat, 2004
CROIX Alain, « La révolte des Bonnets rouges. De l’histoire à la mémoire », ArMen, n°131, novembre-décembre 2002
DUIGOU Serge, La Révolte des Bonnets rouges en pays bigouden, Quimper, éditions Ressac, 1989
BERENGER Jean, « La révolte des Bonnets rouges et l’opinion internationale », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, tome LXXXII, no 4, 1975, p. 443-458
Pour resituer un cadre plus général :
COLLINS James B., La Bretagne dans l’Etat royal. Classes sociales, Etats provinciaux et ordre public de l’Edit d’Union à la révolte des Bonnets rouges, Rennes, PUR, 2006
CHALINE Olivier, Le règne de Louis XIV, Paris, Flammarion, 2005
NICOLAS Jean, La Rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale (1661-1789), Paris, Seuil, 2002.
CROIX Alain, L’Âge d’or de la Bretagne, 1532-1675, Rennes, Éditions Ouest-France, 1993
VOIR AUSSI